En Afrique, le rôle des pères dans l’éducation des enfants, surtout celle des filles est souvent minimisé et jugé sans grande importance. La contribution des papas dans l’éducation des enfants est d’une importance capitale ma foi et doit dépasser le simple fait de jouer aux Gendarmes. J’ai eu la chance de beaucoup discuter avec mon père. Je me plais à dire que mon papa a changé ma vie. Cet homme m’a façonné. Il m’a modelé. Il a créé cette version de moi qui avance aujourd’hui. Mon père m’a sculpté de ses mots. Je n’exagère pas. Emmanuel MEVOWANOU a eu un impact considérable sur moi. Je vais vous raconter l’histoire.  

Ma relation avec mon père n’a pas été succulente au départ. Pas du tout. Vous voyez de quoi je parle ? Le style contrôle accentué, rigueur dépassée, cadrage permanent. L’emploi du temps de l’école était collé au salon. Le temps de marche entre l’école et la maison était bien défini avec une marge de cinq (05) minutes. Il était interdit de traîner avec des garçons. Mon père était capable de venir vérifier si tu es effectivement à l’école les mercredis soir et samedis pour les Travaux Dirigés. Il était vraiment éveillé. Pour lui, le maître mot était clair : le travail. Dans mon quartier, les filles chopaient très tôt les grossesses. Mon papa était obsédé par le fait de ne pas voir l’une de ses filles avec une grossesses sur les bancs. Il voulait nous voir réussir disait-il. Il utilisait donc toutes les stratégies possibles et utiles à ses yeux. A cette époque, je me sentais opprimée. Mais puisque je n’avais pas d’autres choix, il fallait s’y habituer. J’ai trouvé une approche pour rester sous le joug : travailler à l’école. C’était un défi. Je dois travailler pour être meilleure et faire la fierté de mon père. Quand je rentre, toute ma satisfaction était de le voir admirer mes meilleures notes à l’école. Je respectais scrupuleusement ses consignes aussi. Jusqu’en Seconde où j’ai eu une relation avec un garçon. Quand il a su pour ma relation, il l’a pris comme une véritable trahison.  Je vous en épargne car ce n’est pas le sujet d’aujourd’hui.

Mon père s’est lui-même rendu compte que ses enfants pensaient en silence qu’il dépassait le seuil du tolérable dans sa rigueur. Nonobstant le fait qu’il soulignait à chaque fois que c’est pour notre bien, notre éducation. Alors il a ouvert le champ à la discussion. Il a commencé par nous parler de sa vie, ses vécus. Ce n’était pas comme sous l’arbre à palabre. Il discutait avec nous pendant ces nuits où règne un calme apaisant, où seul le vent des palmiers caresse nos pensées, où personne parmi nous n’a encore fait de bêtises. Ça commençait souvent par : vous pensez que vous souffrez aujourd’hui ? Vous avez de la nourriture, de l’argent pour l’école, des cahiers, l’école est proche de la maison…en mon temps, je n’avais pas tout cela. Je suis devenu orphelin de père et de mère à un jeune âge. J’ai grandi dans ma famille maternelle. Je marchais des kilomètres pour aller à l’école et parfois sans argent. Pourtant je travaillais à l’école. Je vous montrerai mes feuilles. J’avais toutes les raisons pour mener une vie de débauche et ne pas penser à l’avenir. Je ne l’ai pas fait. Je voulais réussir ma vie pour ne pas infliger ce que moi j’ai vécu à mes enfants. Et tant que je serai debout, vous ne manquerai de rien. Je vais me battre pour vous. Ainsi, vous devez aussi vous battre. Dysso (me désignant par le diminutif de mon second prénom Gwladys), il faut bosser dur. Personne ne t’offrira tout ce dont tu rêves si ce n’est toi-même. Il faut bosser dur.

Mon père m’a appris la notion du rêve et la résolution de se battre. Il m’a fait me sentir précieuse et ne pas m’apitoyer sur mon sort.  À l’orée d’une rentrée au collège, je me plaignais de mon sac. Je lui expliquais que le sac que je portais n’était plus à la mode. Il m’a répondu : « le sac est-il plus important que les connaissances que tu vas chercher à l’école ? Tu vois, le sac est un accessoire. Il est moins important. Je ne suis pas en mesure de te payer un sac de marque. Tu dois faire avec celui que tu as aujourd’hui et te battre pour te payer une valise demain. Tes ami.e.s peuvent venir à l’école avec un Homme derrière qui garde leurs affaires. Ne t’en préoccupes point et ne fais pas de comparaison. Tu dois garder ta sacoche avec la ferme résolution de te battre pour t’offrir ce sac plus tard. Si cela te fâche, que cette colère causée par le fait de ne pas avoir un sac coûteux aujourd’hui se transforme en motivation pour que tu puisses réussir« . J’ai regretté de lui avoir demandé un nouveau sac. Il m’a désarmé. Et une fois encore, sa réponse a tourné autour du rêve et du travail. Tu veux quelque chose, tu dois te battre pour être en mesure de te l’offrir. Comme moi je voulais m’offrir beaucoup de choses plus tard, j’ai compris que je dois bosser sans limites. Mon père a ainsi commencé par attiser ma détermination. Une seule phrase : il faut bosser dur.

Pour mon père, il n’était pas question de filles ou de garçons : il faut bosser dur. Un soir je suis rentrée de l’école. Je lui ai dit que mes camarades de classe ont estimé qu’une fille ne peut pas être première de la classe. Il a souri puis il a répondu : « le travail n’a pas de sexe. Pour être première de la classe il faut travailler. Ne te sens-tu pas capable de travailler ? Tu dois bosser dur et les oublier. À la fin de l’année, vous allez faire les bilans« . Le résultat ? J’ai été Majeure de Promotion plusieurs fois. J’ai compris avec les mots de mon père qu’être une fille ou un garçon importait vraiment très peu. Je vais même dire que cela ne compte pas. Ce qui compte, c’est le fait de se battre, d’être meilleur dans ce qu’on fait et concrétiser ses projets. Il faut bosser dur. Si lui dans son contexte a pu défier le sort et dessiner son avenir, ce n’est le fait d’être une fille qui va constituer un handicap. Il insistait aussi sur le fait en tant que fille, tu dois aimer ce que tu as et te battre pour avoir meilleur que ça. Il disait : « si tu n’aimes pas ce que tu as et tu ne te bats pas pour obtenir une meilleure version de cela, tu iras demander aux garçons. Ils vont te demander le sexe en retour. Tu vas tomber en enceinte si tu couches avec eux n’importe comment et je ne te supporterai pas dans cette aventure. Alors il faut bosser dur et oublier tout ce qui peut te bloquer« .

Quand il s’agit des travaux domestiques, je suis une paresseuse à la base. Je n’aimais pas les travaux domestiques. Ma mère avait cette technique de commander les choses en série : aller au marché trois fois pour payer les ingrédients pour une sauce, laver les plats, préparer…tout un cortège de travaux. Moi je voulais juste manger et aller à l’école. Mon père n’était pas d’accord. Son argumentaire était simple : « si tu ne sais pas faire tout cela, quand ta mère ne sera plus avec toi, comment vas-tu faire ? L’université est là. Tu vas nous quitter pour y continuer les études. Qui viendra préparer pour toi ? Tu vas voyager et tu auras envie de manger sainement. Qui sera là pour toi ? Tu travailles à l’école et c’est super. Mais tu dois aussi faire au moins quelques fois les travaux domestiques même si tu ne les aimes pas. Pour pouvoir mieux t’en sortir le jour où ta mère ne sera plus là« . Il ne faisait strictement aucune différence entre moi, ma sœur et mon frère sur ce plan. Tout le monde doit bosser dur. Même pour balayer la cour de la maison : tout le monde doit bosser dur. Quand tu bosses dur, les opportunités viendront. Elles sont attirées par le travail. Même l’argent ne devient plus un obstacle. Si tu travailles, les choses se débloqueront pour toi. C’est ce que disais mon père.

Conversations avec mon père : Chanceline, il faut bosser dur !